Le Saint et le Sacré

 

En utilisant les termes « saint » ou « sacré« , que disons-nous exactement? Sont-ils équivalents ? Nos traductions de la Bible reflètent-elles le sens mis par les rédacteurs à l’origine ? Autant de questions que nous aimerions éclairer.

Le sacré est aussi ancien que l’éveil de l’homme à la présence du divin, éveil qui a engendré des réflexes de peur, de soumission, de vénération, mais aussi le désir d’obtenir la collaboration du même divin pour les récoltes, les batailles, la guérison, la cohésion du groupe social. Dans ces âges très anciens, s’adresser à Dieu était affaire de spécialistes (donc d’intermédiaires) et de rituels magiques plus ou moins compliqués, souvent sacrificiels.

La culture et les pratiques religieuses des Hébreux, que nous rencontrons dans la Bible, ont pris racine dans ce terreau. Cependant, au fil des siècles précédant notre ère, l’éveil spirituel dans les cercles prophétiques ou sacerdotaux d’Israël a préparé les esprits à une autre relation avec la divinité. Ainsi le Dieu terrible de Moïse qui lance des éclairs et tonne au sommet de l’Horeb (Dieu extérieur à l’homme) devient-il, quelques siècles plus tard, avec le prophète Jérémie, le Dieu qui parle au cœur et, avec Jésus, le Père bienveillant toujours prêt à pardonner (Dieu intime à l’homme).

De l’hébreu au grec, puis au latin

Comment la Bible rend-elle compte de cette évolution ? L’Ancien Testament, rédigé en hébreu, utilise QDŠ pour exprimer le sacré. En hébreu, à l’origine, on n’écrit que les consonnes. A la lecture, QDŠ donne les termes « qodesh » et « qadosh ». Sa racine sémitique QD, prébiblique, signifie couper, diviser, séparer. Appliqué à Yahvé, Dieu d’Israël, « qadosh » révèle qu’à l’époque de la rédaction des textes, on le conçoit séparé de sa création, transcendant. A l’image, bien sûr, des conceptions antiques où le temple (fanum en latin) est un espace réservé au culte dû à la divinité, temple où n’ont accès que des initiés (prêtres ou non). Ce qui tient hors du temple (profanum) tous les autres (les profanes).

Le temple de Jérusalem, du temps de Jésus, était un parfait exemple de cette séparation : de l’extérieur vers le centre, le Parvis des Gentils était ouvert à tous, puis deux parvis étaient réservés aux seuls Juifs, hommes et femmes séparés. Seuls les prêtres avaient accès au temple lui-même et seul le Grand-Prêtre pouvait entrer, une fois par an, dans le Saint des Saints, la salle la plus secrète. Le sacré exprime une séparation, un usage exclusif. Le domaine des dieux et le domaine des hommes ne se mélangent pas. La pureté est une affaire rituelle qui mesure la qualité de cette séparation et le respect des règles qui y sont attachées.

Juste avant notre ère, tout le Moyen-Orient est devenu grec, politiquement et culturellement. De l’hébreu, l’Ancien Testament a été traduit en grec. Deux mots, de sens relativement voisins, ont été utilisés pour QDŠ : « ieros » (sacré, qu’on retrouve dans hiératique) ou beaucoup plus souvent « hagios » (saint, consacré, proche par le sens de « hagos » qui signifie une chose terrible). C’est plutôt « hagios » qu’on retrouve abondamment dans le Nouveau Testament, écrit en grec dès l’origine.

A Rome, on parlait latin. Dès les débuts du christianisme la Bible entière (Ancien et Nouveau Testaments) a été traduite dans cette langue. Deux mots aussi, en latin, ont été en concurrence pour la traduction de « QDŠ », « ieros » et « hagios » : « sacer » qui a donné sacré, sacrifice, sacerdoce et « sancire » qui a donné saint, sanctifier ; deux mots de sens bien différents, qui reflètent avec précision l’évolution apportée par le christianisme.

Sacrifier ou sanctifier ?

Le sacré est à l’initiative de l’homme.

C’est l’homme qui mesure sa propre petitesse, ses limites. S’approcher du divin peut lui paraître plein de risques et l’encourager à déléguer à des spécialistes (sacerdoce), à établir des limites entre espaces, offrandes, objets réservés au culte divin (sacrés) et espaces réservés à l’homme (profanes). Avant l’ére chrétienne, là où cette pratique religieuse a évolué et où le peuple a été invité à une perfection personnelle, comme nous le voyons chez les Juifs contemporains de Jésus, il s’est agi, pour l’essentiel, de pratiques extérieures, dérivées des règles rituelles de pureté (la Loi).

Si une évolution s’est fait jour dans certains textes ( psaumes, écrits prophétiques, Cantique des cantiques, … ), vers une exigence intérieure, un lien direct et personnel entre chaque homme et la divinité, au cours de la période pré-chrétienne,  c’est le Christ Jésus, seulement, qui en fait le cœur même de son message : « … le Royaume des Cieux est au-dedans de vous » (Luc 17,20) et non dans le seul temple de Jérusalem. L’incarnation de Dieu en Jésus rend caduc le sacré de séparation. « Que votre justice dépasse celle des scribes et des pharisiens », dit Jésus : le respect de règles rituelles ne saurait prévaloir sur la quête de Dieu et l’amour du prochain.

Dans le christianisme, la vie religieuse garde un caractère collectif, rituel, mais c’est en vue d’alimenter la vie spirituelle, ce lien direct avec Dieu que chaque chrétien reçoit en héritage au baptême. La nouveauté chrétienne, c’est que le salut se fait dans la vie profane et que le message de salut est universel.

Le sacré est à l’initiative de l’homme. Mais la sainteté est la marque du divin et la sainteté est à l’initiative de Dieu.

Daniel Pasquiet

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