Les lumières à l’ère numérique ou faire face aux « fake news »

Nous avions évoqué, dans notre journal il y a deux ans, le souci de faire face aux fakes news. Eh bien, nous ne sommes pas les seuls à nous intéresser à la déstructuration de l’information, entre médias traditionnels et informations/désinformations disponibles grâce à l’essor du numérique. L’Elysée a en effet demandé à Gérard Bronner, sociologue, spécialiste des thèses complotistes et des croyances collectives, de monter une commission pour établir de manière synthétique l’état des connaissances sur les désordres informationnels et sur les perturbations de la vie démocratique qu’ils engendrent et de formuler des recommandations pour y faire face. Le rapport de la commission Bronner, intitulé « Les lumières à l’ère numérique », est sorti le 11 janvier et est disponible sur Internet.

Pourquoi trouve-t-on de fausses informations sur Internet ? Le rapport met en évidence que la désinformation en ligne est un catalyseur des maux de notre société : même si le conspirationisme a toujours existé, les outils numériques en décuplent la force ; aujourd’hui, il traduit l’expression d’un profond malaise social à l’heure de la mondialisation et de l’éloignement de la décision politique. Ces fausses informations découragent la participation à la vie démocratique, alimentent les préjugés voire la violence, contribuent au rejet du consensus scientifique (dérèglement climatique, vaccin, …).

Pourquoi relayons-nous ces fausses informations sur Internet ? Ces fausses informations sont minoritaires mais arrivent à se frayer un chemin dans les esprits grâce en particulier aux commentaires et émoticônes qui en font la publicité et à la crédulité de ceux qui ne prennent pas la peine d’en vérifier leur véracité. Le rapport utilise d’ailleurs les derniers éléments de la recherche scientifique pour décrire la manière dont notre cerveau acquiert les informations : nous prenons pour vraie une infox (fausse information pour induire en erreur) lorsque nous manquons de connaissances ou avons des connaissances erronées ; de plus, plus une information est répétée, plus les individus ont tendance à la croire vraie. Le rapport suggère donc d’encourager et soutenir la recherche scientifique sur la désinformation en France et au niveau de l’Union Européenne.

Comment ces informations nous parviennent-elles ? Les propositions d’information sur les sujets proches de ceux que vous consultez sur Internet sont régies par des logiques algorithmiques ; ce sont elles qui tendent à vous enfermer dans un style de pensée. De plus, autant le comité de rédaction d’un journal qui a une ligne éditoriale bien définie (comme les Echos de Meulan) sélectionnera et hiérarchisera les informations pour les lecteurs, autant les algorithmes automatiques d’éditorialisation ont un fonctionnement opaque pour les utilisateurs ; le « buzz » (sorte de publicité numérique pour lancer une information) permet aussi d’insister, de façon démesurée, sur une information. Les interfaces utilisateurs trompeuses sont également montrées du doigt : qui n’a pas été entraîné sur un site sans le vouloir en cliquant malencontreusement sur une interface ouverte en surimpression (pop-up) ? Ces logiques conduisent les opinions modérées à être « invisibilisées » au profit des extrêmes.

Quel est le coût de ces fausses informations ? Les coûts induits par les fake-news peuvent être très importants pour la société. Le rapport cite par exemple le cas de la désinformation sur la rougeole : « En matière de santé publique, les dépenses engagées aux États-Unis pour soigner des personnes atteintes de maladies comme la rougeole, que la vaccination parvient pourtant à prévenir efficacement, s’élèvent à environ 9 milliards de dollars. Un coût qui concerne essentiellement des individus non-vaccinés influencés par des contenus anti-vaccins ».

A qui profite la diffusion de fausses informations ? Il y a souvent ingérence et influence de puissances étrangères avec une diversité d’acteurs, de stratégie et de mode opératoire. Certains organismes/pays utilisent les réseaux sociaux pour diffuser leur propagande. D’autres inondent les médias de fausses informations au moment d’importantes élections. D’autres encore effectuent des campagnes de dénigrement. L’espace numérique informationnel étant partagé entre le monde civil, militaire et économique, les plateformes Internet se sont réunies pour créer en 2017 un forum Internet global pour lutter contre le terrorisme (GIFTC). De plus, même s’il existe désormais un label « Publicité responsable dans les médias : RANS », la publicité « piège à clics » ciblée est une source de revenus substantiels. Le rapport mentionne aussi que certaines plateformes de levées de fond sont mises au service de projets douteux, sans évaluation préalable de la toxicité de ces fonds.

Quels organes contrôlent les outils numériques ?

En France, depuis le 1er janvier, le Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA) et la Haute Autorité pour la diffusion des œuvres et la protection des droits sur Internet (Hadopi) sont devenus l’Arcom qui désigne l’Autorité de régulation de la communication audiovisuelle et numérique.

Et surtout, le droit européen a entériné le 22 avril dernier un accord politique provisoire sur la loi sur les services numériques (DSA) entre le Conseil et le Parlement européen. La loi DSA prend un ensemble de mesures allant tout à fait dans le sens du rapport Bronner, comme par exemple :

  • obliger l’ensemble des grandes entreprises d’information numérique à prendre leurs responsabilités face aux contenus qu’elles hébergent, proscrire la haine en ligne, les fake news et la désinformation en général, en particulier pendant les crises politiques et économiques, retirer « promptement » tout contenu illicite (selon les lois nationales et européennes) dès qu’une plateforme en a connaissance, contraindre les réseaux sociaux à suspendre les utilisateurs violant « fréquemment » la loi ;
  • faire preuve de transparence sur les algorithmes de suggestion et en particulier interdire les publicités ciblées sur la religion, l’orientation sexuelle ou l’origine ethnique ;
  • ne proposer aux mineurs que des publicités génériques, non basées sur leurs habitudes de navigation ;
  • sur les sites de vente en ligne, contrôler l’identité des fournisseurs avant de proposer leurs produits ;
  • interdire les interfaces trompeuses qui poussent les internautes vers certains paramétrages de compte ou certains services payants.

Cette loi devrait entrer en vigueur en 2024 et permettre de mieux réguler Internet et les grandes plateformes.

Que faire à notre niveau ?

Le rapport Bronner recommande de développer notre esprit critique mais également de faire une grande cause nationale de l’Education aux Médias et à l’Information (EMI), matière enseignée théoriquement dès le CP et au collège mais aujourd’hui ni recensée ni évaluée.

Tout un programme à commencer dès aujourd’hui !

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