Des femmes scientifiques sur la tour Eiffel

Savez-vous qui sont Angélique du Coudray, Augusta Déjérine, Lucie Randoin, Hélène Sparrow, … ? Ces femmes dont les noms sont inconnus pour une grande majorité d’entre nous, sont toutes des scientifiques qui ont vécu entre le XVIIIe et le XXe siècle. La plupart d’entre elles se sont battues pour faire reconnaître leurs découvertes dans ces périodes où la gente masculine se considérait supérieure aux femmes. Pourtant malgré les réticences, leurs découvertes ont aidé et servent toujours l’humanité.

Depuis 1889, à l’initiative de Gustave Eiffel, sa tour célèbre les sciences avec les noms de soixante-douze scientifiques, tous des hommes, inscrits en lettres d’or tout au long de son premier étage. De Lavoisier à Laplace en passant par Daguerre, aucun nom féminin n’y figure malgré la reconnaissance de certaines femmes scientifiques de l’époque. Pour corriger cet oubli, les noms de soixante-douze femmes savantes seront ajoutés à la même hauteur en lettres dorées. La typographie utilisée sera identique à celle choisie à l’origine : geste symbolique affirmant une égalité de reconnaissance dans l’histoire des sciences.

Cette initiative a vu le jour en 2021 à l’université de la Sorbonne. Un étudiant, guide touristique, a remarqué l’absence de Marie Curie sur la frise. Cette découverte anodine a déclenché une réflexion plus large sur la place des femmes dans l’histoire des sciences. L’association « Défis Sorbonne » a réuni un comité scientifique avec chercheuses et chercheurs de différentes disciplines qui ont défini des critères clairs : retenir des femmes françaises ou devenues françaises liées à la science, aujourd’hui disparues. L’association « Femmes et sciences » a travaillé en collaboration avec des organismes de recherches tels que le CNRS, l’INSERM et l’INRIA pour les choisir. La sélection s’inspire directement de celle de Gustave Eiffel. Elle ouvre un large éventail de disciplines : de la physique à l’ingénierie, la médecine, les mathématiques, la biologie. Elle a ensuite été transmise aux trois académies compétentes.

Le 26 janvier dernier, date anniversaire du premier coup de pioche donné pour la construction de la tour Eiffel, les soixante-douze propositions de noms ont été dévoilées par la maire de Paris affichant ainsi une volonté de parité rigoureuse et symbolique et montrant que les femmes ont toujours participé aux avancées scientifiques. Près de cent vingt ans plus tard, ce déséquilibre s’apprête à être corrigé. Graver ces noms sur le monument le plus connu au monde revient à rendre justice à des figures longtemps reléguées dans l’ombre.

La scientifique à qui l’on pense automatiquement est évidemment Marie Curie (1867-1934), seule personne à avoir reçu deux prix Nobel scientifiques dans deux disciplines différentes : la physique et la chimie. Victime de sa découverte sur la radioactivité, elle est la première femme scientifique à entrer au Panthéon en 1995.
Sa fille Irène (1897-1956) suivra le chemin de sa mère en développant ses recherches à l’Institut du radium sur les rayons alpha du polonium. En 1935, elle obtient le prix Nobel de chimie avec son mari Frédéric Joliot pour leurs travaux sur la radioactivité artificielle.
Angélique du Coudray (1712-1794). Diplômée en obstétrique en 1739, elle devient sage-femme et consacre sa vie à l’enseignement de l’art des accouchements à travers le royaume. Elle invente une « machine  », mannequin anatomique grandeur nature, utilisée pour former sage‑femmes et chirurgiens. Soutenue par Louis XV, elle sillonne la France pendant près de vingt-cinq ans contribuant à faire reculer la mortalité infantile. Pionnière oubliée, elle impose une pédagogie scientifique rigoureuse à une époque où les femmes n’avaient que rarement accès au savoir médical.
Augusta Déjérine (1859-1927) commence ses études à la faculté de médecine de Paris en 1876, devient la première femme interne des hôpitaux de Paris et installe à la Salpêtrière un service neurologique pour blessés militaires. Nommée cheffe de clinique en 1915, elle est une spécialiste de la neuroanatomie et de la médecine de rééducation pour les blessés dont le système nerveux est endommagé. Elle s’impose dans un milieu exclusivement masculin par un travail acharné, démontrant son excellence scientifique et médicale…
Lucie Randoin (1885-1960) : pionnière en biologie, nutrition et hygiène, agrégée de sciences naturelles en 1911, elle devient de 1944 à 1960 la première femme biologiste membre de l’Académie de médecine. En 1937, elle publie des tables de composition des aliments qui indiquent pour chacun sa teneur en macronutriments (glucides, lipides, protéines) et en micronutriments (vitamines, oligo-éléments). Spécialiste des vitamines, elle dirige le laboratoire de physiologie de la nutrition à l’INRA (1924-1954) et fonde l’Institut supérieur de l’alimentation. Elle est une des premières à mettre en évidence le rôle des vitamines B et C dans l’alimentation et contribue à fonder la diététique moderne et l’hygiène alimentaire. Pendant la Seconde Guerre mondiale, elle cache vaccins et sérums pour la Résistance. Élue en 1946 première (et à ce jour seule) présidente de la Société de chimie biologique, elle ouvre la voie à la reconnaissance des femmes en science et en médecine, tout en posant les bases de la nutrition moderne.
Hélène Sparrow (1891-1970) : bactériologiste et médecin d’origine polonaise, elle exerce comme médecin dans l’armée russe, puis devient professeure agrégée à la faculté de médecine de Varsovie. Elle se forme ensuite à l’Institut Pasteur (Lille, Bruxelles), puis à Tunis où en 1933 elle est nommée cheffe de laboratoire. Elle obtient la nationalité française. Ses recherches portent sur de nombreuses maladies bactériennes (typhus, choléra, scarlatine, …) au Mexique, au Guatemala, en Tnisie ou encore en Éthiopie, dans le cadre d’une mission pour l’OMS. En 1940, elle met au point le vaccin anti-typhique. Très engagée pendant la Seconde Guerre mondiale, cette « chasseuse de microbes » devient une figure de référence. Elle fut l’une des personnalités les plus marquantes des cercles internationaux d’épidémiologie des vingt-cinq dernières années.

 

Suzanne Noël (1878-1954) commence ses études de médecine à 27 ans et se spécialise en chirurgie. Pionnière de la chirurgie esthétique et réparatrice, elle soigne les « gueules cassées » de la Première Guerre mondiale, la chirurgie esthétique lui apparaissant comme un « véritable bienfait social ». En parallèle, elle défend le droit de vote des femmes, s’engage pleinement dans leur émancipation. Elle met au point des techniques innovantes de chirurgie esthétique, comme le lifting, et opère aussi des résistants et des Juifs pendant la Seconde Guerre mondiale pour modifier leur apparence et les protéger.
Sophie Germaine (1776-1831) : autodidacte, elle apprend les mathématiques, le latin et le grec pour pouvoir lire les ouvrages de Newton et d’Euler. Afin de se faire une place dans le milieu des mathématiques, monde d’hommes, elle adopte un nom masculin. Sous cette identité, elle entretient une correspondance avec le mathématicien allemand Gauss sur la théorie des nombres et travaille avec Legendre. Gauss lui marquera son admiration une fois son identité dévoilée. Sa condition de femme constituera toute sa vie un frein terrible à sa vocation de mathématicienne. Première femme à obtenir en 1815 un prix de l’Académie des sciences pour son mémoire sur les surfaces élastiques, elle pose les bases de recherche sur la résistance des matériaux, notamment pour la construction de la tour Eiffel. À sa mort, le fonctionnaire qui rédige son certificat de décès refuse d’indiquer comme métier « scientifique » parce que c’est une femme.
Henriette Delamarre (1854-1911) : naturaliste, géologue, paléontologue et féministe avant la lettre ; les découvertes de cette spécialiste des faluns (roches sédimentaires détritiques contenant des fossiles) constituent un plaidoyer pour la théorie de l’évolution. Pionnière dans le monde très masculin de la géologie moderne, elle travaille en étroite collaboration avec le Muséum national d’histoire naturelle. Elle est reconnue par de nombreux scientifiques européens et admise au sein de différentes sociétés savantes dans le bulletin desquelles elle publie ses travaux. Militante féministe, elle s’engage dans plusieurs causes humanitaires et sociales et réclame le droit de vote des femmes.
Jeanne Villepreux (1794-1871) s’installe en Sicile après son mariage et s’intéresse à l’histoire naturelle de cette île, en particulier aux animaux terrestres et marins. Pour observer ces derniers dans leur environnement, elle invente les « cages à la Power », ancêtres de l’aquarium. Elle détermine ainsi la nature et le mode de reproduction de l’argonaute, un mollusque céphalopode, alors objet de spéculations des académies européennes et prouve que la femelle sécrète elle-même sa coquille. Première femme membre de l’Académie des sciences de Catane, elle écrit plusieurs ouvrages naturalistes, dont un guide historique et touristique de la Sicile. Naturaliste, elle est considérée comme la mère de l’aquariologie, devançant les premiers aquariums anglais d’une vingtaine d’années.

 

 

Geneviève Forget

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