L’épopée de la première carte de France

Il y a quelques années, pendant les voyages en voiture et avant les ordinateurs de bord, les GPS…, les cartes routières, à présent moins utilisées mais toujours d’actualité, étaient indispensables pour se déplacer. Celles-ci se sont modernisées au fur et à mesure du temps mais comment ont-elles été inventées et à quelle période ?

Réalisée entre 1756 et 1815 par la famille de cartographes Cassini, d’origine italienne, la carte générale de la France est la première carte topographique et géométrique du royaume de France dans son ensemble. Composée de cent quatre-vingt-une feuilles accolées, elle donne une vision d’ensemble dans ses frontières de l’époque, ce qui explique l’absence de Nice, de la Savoie et de la Corse mais la présence de villes aujourd’hui belges, luxembourgeoises ou allemandes.

Avant le règne de Louis XV, la cartographie était principalement utilisée à des fins militaires et restait largement confidentielle. Souhaitant une vision exhaustive de son territoire pour mieux le gérer, répartir les impôts et renforcer son contrôle, le roi confie à César-François Cassini de Thury la mission de créer la première carte civile complète du royaume. Il s’appuie tout d’abord sur les travaux de ses prédécesseurs, notamment ceux de son grand-père, qui avait initié la mesure géodésique du royaume à partir de l’observatoire de Paris.

Paris au cœur de l’innovation cartographique

C’est dans la capitale que tout commence. Alors au centre des décisions royales, la ville figure en bonne place dans ce projet. La carte de Cassini en propose une représentation détaillée : églises, places, rues, impasses… et de ses environs. Elle montre un territoire dense et complexe et met en lumière, pour la première fois dans un rayon de trente kilomètres autour de Paris, les villages, abbayes, châteaux, fermes, routes et chemins.

La mission confiée par le souverain est une entreprise gigantesque qui repose sur une méthode inédite à l’époque : la triangulation. Le principe : prendre appui sur trois points du paysage à l’aide d’un instrument qu’on appelle le quart de cercle afin de déterminer les distances. Ces opérations sont répétées des milliers de fois jusqu’à former un « châssis géographique » de l’ensemble du pays. La triangulation permet des mesures d’une grande précision en reliant des points fixes couvrant tout le territoire français. Ce réseau géodésique est composé de trois mille points. Pour effectuer des levés, les ingénieurs de l’époque se placent sur des endroits en hauteur, souvent les clochers d’églises. Quand cela ne suffit pas, ils montent des échafaudages ou construisent des ouvrages de maçonnerie comme la pyramide du mont Lozère ou la mire de Villejuif (Val-de-Marne), vestiges de ces édifices encore visibles aujourd’hui.

Une vingtaine d’ingénieurs parcourt le pays pour effectuer des relevés topographiques précis. Chaque feuille de la carte mesure environ 104 x 73 cm et couvre une superficie de 80 km sur 50. Les ingénieurs utilisent des instruments de pointe pour l’époque comme le théodolite (1) et collaborent avec les habitants locaux pour nommer les lieux cartographiés. Cette approche participative enrichit ainsi la carte de toponymes (2) issus des usages locaux.

Cette première carte de France est cependant loin d’être parfaite, sachant qu’il faudra des dizaines d’années avant sa publication. Quatre générations de Cassini se succèderont pour achever le travail. Ce qui n’empêchera pas Louis XVI de l’utiliser pour marquer les lieux traversés lors de sa fuite à Varennes et trouver le chemin du retour. Mais, comme chacun le sait, ce retour ne s’effectuera pas comme prévu.

L’exemplaire conservé au département des cartes et plans de la Bibliothèque nationale de France (BnF) est l’un des rares aquarellés à la main des années 1780. Chaque feuille en a été découpée en vingt et un rectangles collés ensuite sur une toile de jute afin d’en permettre le pliage et le transport aisés. Encore dénommée carte de Cassini ou carte de l’Académie, elle est toujours consultée par les chercheurs : géographes, historiens, généalogistes, … Les utilisateurs peuvent naviguer à travers les cent quatre-vingt-une feuilles de la carte, les superposer avec des cartes actuelles et explorer les évolutions du territoire français. Cette initiative permet également de comparer les transformations urbaines et rurales survenues depuis le XVIIIe siècle.

Geneviève Forget

 

1) Théodolite : appareil permettant de mesurer les angles entre des points spécifiques situés sur des plans horizontaux et verticaux.

2) Toponyme : nom de lieu dans la langue parlée d’une région.

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