Berezina, victoire ou défaite ?

 Si je vous dis : « c’est la bérézina » vous penserez que c’est une défaite, un désastre ; la Berezina fut pourtant une bataille victorieuse durant la Campagne de Russie, grâce à la stratégie de l’empereur et à l’action héroïque du général Eblé.
Retrouvons le contexte : 14 septembre 1812, Napoléon entre dans Moscou que le gouverneur, Rostopchine, et la population préfèrent incendier plutôt que la livrer aux Français. Plus de vivres pour les hommes et les chevaux, plus d’eau car il fait entre moins 20° et moins 30°; finalement c’est « le général hiver » qui décide l’Empereur à retourner en Allemagne. Cette retraite va être fatale à la Grande Armée ; pourtant une fois encore, elle déjoue les plans des généraux russes qui l’attendent au pont de Borisov pour la traversée de la Bérézina. Mais grâce à la rapide construction de deux ouvrages par les pontonniers néerlandais du général Eblé, à 15 km en amont, les troupes traversent le fleuve les 26, 27 et 28 novembre ; cependant les pertes sont énormes, on parle de cinq mille hommes à ce fatal passage ; sur les six cents mille soldats partis à la conquête de la Russie du tsar Alexandre 1er, cent mille seulement regagneront l’Allemagne ! Les souffrances endurées durant cette désastreuse campagne, la faim, le froid, les blessures, la proximité des cadavres y compris des chevaux ont laissé des traces indélébiles dans la mémoire des survivants.
La littérature s’en est emparée d’un côté comme de l’autre : Victor Hugo qui n’avait alors que dix ans, évoquera en 1853, la retraite de Russie dans son poème « l’Expiation », tiré des « Châtiments », avec un leitmotiv « il neigeait…il neigeait » et Tolstoï dans Guerre et paix (1869) évoquera l’aristocratie russe au temps des guerres napoléoniennes. Peintres et cistes s’inspireront eux aussi de ce drame.

Pour moi, dès mon enfance la Bérézina, c’est le nom d’une victime inscrite sur le  monument aux morts de Templeuve (Nord), berceau de ma famille…c’était un de mes grands oncles.

Il s’appelait Louis Auguste Joseph Baratte, était né à Templeuve le 9 décembre 1786  au sein d’une famille aisée de huit enfants, dans une des plus belles maisons du village où son père exerçait la profession de notaire. A dix-neuf ans, il s’engage dans l’armée napoléonienne, ainsi que son frère Eugène qui mourra à l’hôpital de Vittoria en Espagne en 1808. Louis est incorporé comme sous-lieutenant au 4ème  régiment des Cuirassiers à cheval, le 29 mars1805 et, moyennant un versement de trois cents livres, est affecté « grenadier  à cheval de la Garde impériale ».  

C’était un officier type de l’Empire, de belle prestance « gai luron et pourfendeur d’ennemis et de cœurs » ; dans  sa correspondance il fait toujours mention d’une certaine Melle Herbo à qui il faut montrer sa lettre et même, dans une des dernières, il lui envoie « mille baisers », sans doute une fiancée.  Il était très attaché à sa famille : « j’attends des nouvelles avec impatience de la chère famille » et c’est grâce aux lettres qu’il  adresse à ses frères et sœurs que nous cernons quelque peu son parcours militaire.

En bon soldat,  il ne fait jamais allusion à la stratégie des combats et garde pour les siens un ton léger afin de ne pas les inquiéter, parlant lui-même de sa gaité ordinaire et de son  bonheur lorsqu’il monte en grade ! Sa lettre d’Utrecht, du 7 octobre 1811, décrit l’entrée de l’Empereur dans cette ville et les quatre régiments de cuirassiers à cheval la traversant au grand galop « vois combien de tapage cela faisait …nous sommes restés à cheval douze heures ! ». En bon cavalier, son souci principal est bien entendu son cheval ; il en eut un tué sous lui « j’ai trouvé une belle petite jument ». La Légion d’honneur et le titre de Chevalier de l’Empire, récompenseront sa conduite héroïque. Le général Baron Paulin en parle dans ses mémoires de la bataille d’Essling (1809) : « M. Baratte commandant le second  escadron  du quatrième régiment de cuirassiers reçoit l’ordre d’aller entourer les pièces  d’ une batterie dont le feu fait essuyer de grandes pertes à l’armée française; il s’élance à la tête de son escadron sur les colonnes ennemies, les traverse…il lui restait dix-neuf cuirassiers… il les consulte et se jette à nouveau sur l’ennemi ».  Il ne faisait pas mentir la devise de son régiment « In gemino certamine, au combat il en vaut deux ». 

Le 11 août 1812, une balle traverse son épaule gauche, pourtant il espère une prompte guérison, mais ce ne sera pas le cas. Dans sa dernière lettre datée du 1er  octobre, il avoue sa grande souffrance et les traitements « des mauvais Esculapes  disposés à me laisser mourir ! » Pour ne pas inquiéter les siens sur son silence,  il évoque le manque de poste. Du reste de toute la campagne, il n’a reçu aucune nouvelle de Templeuve et demande qu’on lui écrive poste restante à Vilna « où j’irai bientôt ». Bien que sa signature soit précédée de « sans adieu », il ne donnera plus de nouvelles.

Aucune mention de son décès n’apparaît dans le registre d’état civil de Templeuve,  mais sur notre grand caveau au dit cimetière, on peut lire « à la mémoire  de Louis Auguste Joseph Baratte…mort à la Bérézina le 28 novembre 1812. Priez Dieu pour lui ». Il n’a donc pas atteint Vilnius où en 2002 on exhumait un charnier de la grande armée. Comme son frère, mort en Espagne, il ne repose pas parmi les siens à Templeuve mais sa mémoire demeure dans notre famille.

 

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