La laïcité dans les écritures

Les Chrétiens ne sont pas les premiers à s’être confrontés au télescopage entre les choses civiles et religieuses. Déjà, les Romains avaient posé des principes juridiques forts, dont les écritures portent témoignage.

Nous allons en examiner quatre exemples, tirés du Nouveau Testament.

Saint Paul, les Juifs à Corinthe et le procurateur romain Gallion

Mécontents du succès remporté par les prédications de saint Paul auprès des Juifs de Corinthe, ceux-ci décident d’en référer à l’autorité du gouverneur romain alors en siège à Corinthe,  Gallion. Celui-ci les éconduit : « s’il s’agit de débats sur des mots, sur des noms et sur la Loi qui vous est propre, cela vous regarde. Être juge en ces affaires, moi je m’y refuse. » Cet épisode peut être lu dans les Actes des Apôtres au chapitre 18.

Outre la morgue d’un occupant arrogant, cette réponse montre le désintérêt de l’autorité romaine à l’égard des affaires de la religion juive. Son incompétence en ce domaine ne lui permet pas d’intervenir et cela l’importe peu : que les Juifs se débrouillent entre eux. La justice romaine se fonde sur un droit qui ne donne pas aux légats de l’Empereur la capacité d’intervenir dans le domaine religieux.

Religion d’état, la religion romaine est très tolérante à l’égard des autres religions, dès lors que l’ordre public est respecté et que l’appartenance à l’Empire n’est pas remise en cause (avant d’être une religion d’adhésion, la religion romaine est une religion d’appartenance).

Jésus, les Juifs de Jérusalem et le procurateur Ponce Pilate

Ecce homo (Voici l’homme !), tableau d’Antonio Ciseri

Le dialogue entre Jésus et Ponce-Pilate, rapporté par saint Jean, est une splendeur. On peut le lire au chapitre 18 de l’évangile selon saint Jean.

Dans un premier temps, Pilate refuse de prendre parti ; puisque Jésus a fauté contre la loi juive, que les Juifs traitent l’affaire : « Prenez-le vous-mêmes et jugez-le suivant votre loi. » Mais les grands prêtres ne l’entendent pas ainsi : selon la loi juive, Jésus doit être mis à mort ; or ce châtiment ne peut être exercé que par la juridiction romaine : il faut donc que Pilate s’engage avec eux, sinon les Juifs se mettent hors la loi. Pilate reprend son interrogatoire : « Es-tu le roi des Juifs ? ».

Jésus demande à Pilate d’où il tient cette information. Ce qui conduit le gouverneur à se défausser : « Est-ce que je suis juif, moi ? Ta nation et les grands prêtres t’ont livré à moi : qu’as-tu donc fait ? ». Il revendique donc sa méconnaissance de la religion juive et à la place, recherche des indices objectifs, factuels, prouvant que Jésus s’est placé hors du légalement autorisé. Comme cela aurait été simple pour Pilate ! Car il est bien obligé de reconnaître devant la foule qu’au regard du droit civil, Jésus n’a pas fauté : « Moi, je ne trouve en lui aucun motif de condamnation ».

Pilate fut contraint par la foule de lui livrer Jésus, qui fut crucifié ; ainsi le droit a capitulé devant la hargne d’une foule manipulée par ses élites.

Jésus refuse d’arbitrer les conflits patrimoniaux

Cet épisode est extrait du chapitre 12 de saint Luc : « quelqu’un demanda à Jésus : « Maître, dis à mon frère de partager avec moi notre héritage. » ; Jésus lui répondit : « Homme, qui donc m’a établi pour être votre juge ou l’arbitre de vos partages ? »

Jésus ne s’estime pas légitime pour intervenir dans les affaires privées : une ordonnance, même à portée familiale, ne saurait être de sa compétence

Jésus et l’impôt dû à César

Les scribes et docteurs de la loi tendent un piège à Jésus. « Maître, lui disent-ils, nous le savons : tu es toujours vrai et tu enseignes le chemin de Dieu en vérité ; tu ne te laisses influencer par personne, car ce n’est pas selon l’apparence que tu considères les gens.

Alors, donne-nous ton avis : Est-il permis, oui ou non, de payer l’impôt à César, l’empereur ? ». Connaissant leur perversité, Jésus dit : « Hypocrites ! Pourquoi voulez-vous me mettre à l’épreuve ? Montrez-moi la monnaie de l’impôt. » Ils lui présentèrent une pièce d’un denier. Il leur dit : « cette effigie et cette inscription, de qui sont-elles ? ». Ils répondirent : « de César. » Alors il leur dit : « Rendez donc à César ce qui est à César, et à Dieu ce qui est à Dieu. » (Évangile selon St Matthieu, chapitre 22)

Qu’est-ce que la Vérité ?

Cette question fut posée par Pilate à Jésus ; on a envie d’en déduire qu’il n’y a pas de vérité absolue  ou que la vérité dite par le droit, ne peut résulter que d’un rapport de forces. La foule était trop forte, ses vociférations mettaient en cause l’ordre public, il fallut lui céder malgré l’injustice de ce qu’elle réclamait.

Une religion, quelle qu’elle soit, dit des choses sur l’Homme : elle ne peut que se heurter à un État qui étend de plus en plus son domaine d’intervention vers des questions affectives, psychologiques, familiales. L’affrontement entre les deux autorités devient inévitable sauf si la religion renonce à dire sa conception de l’Homme.

La « laïcité à la française » ne peut survivre si l’État s’accorde le droit d’intervenir dans des domaines aussi intimes. Gallion, Jésus nous l’ont enseigné il y a deux mille ans et l’histoire de la loi de 1905 en est une illustration resplendissante.

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