Le soir de Noël

Un jour, dans la ruelle étroite d’une ville lointaine, s’ouvrit une boutique minuscule, petite, à demi cachée sous un porche, si exiguë et modeste que presque personne ne s’en aperçut. Mais bientôt dans la vitrine apparurent, disposés avec ordre des jouets merveilleux, si beaux qu’ils semblaient destinés à un roi. Personne, de mémoire d’homme, n’en avait vu de pareils.

Les enfants du pays, fascinés, commencèrent à passer des heures et des heures devant cette vitrine, sans réussir à s’en détacher. Ils regardaient et soupiraient n’osant demander combien coûtaient ces jouets qu’ils ne pourraient certainement pas acheter avec leurs pauvres économies. Personne n’osait entrer. On se bornait à lorgner à travers la vitrine, mais la boutique était toujours déserte.

Un jour, finalement, entra une petite fille. C’était une des enfants qui étaient restés le plus longtemps devant la vitrine à fixer un jouet merveilleux : elle aurait donné n’importe quoi pour l’avoir. Une sonnette tinta ; comme par enchantement d’une porte dérobée, sortit vivement une sorte de nain vieux et plein de rides avec deux petits yeux étincelants.

« Bonjour, jeune fille, fit-il d’une voix perçante, qu’y a-t-il pour votre service ? – Je voudrais savoir combien coûte ce jouet » répondit l’enfant en le désignant du doigt dans la vitrine.

Le petit homme prit délicatement le jouet convoité et le posa sur le comptoir. « Celui-ci, dit-il avec un sourire malicieux, celui-ci ne coûte rien du tout. Pas même un centime ». – Il la regarda et pointa vers elle un doigt long, à l’ongle crochu comme une serre. – Il est beau, n’est-ce pas ? Merveilleux ! Personne au monde ne pourrait en avoir un semblable ! Si tu le veux… si tu le veux, il te coûtera une larme de ta mère: une seule larme suffit, souviens-t’en ! Et il éclata d’un rire sardonique, tout en replaçant le jouet dans la vitrine.

Louise sortit dans la rue, décontenancée. Elle se retourna pour regarder le jouet : une seule larme et il serait à elle !

D

ans les jours qui suivirent, il lui sembla entendre inlassablement la voix du vieil homme…  » Ça ne coûte qu’une larme… rien qu’une larme…  » et le désir, la tentation augmentèrent et s’amplifièrent jusqu’à étouffer la voix de sa conscience.

La petite fille, enfin, arracha cette larme à sa mère : ce ne fut pas difficile. Une méchante et cruelle réponse à sa maman avait suffi. Mais elle n’allapastout de suite à la boutique. Elle avait presque honte, maintenant. Elle passa un jour par là, furtivement, comme un voleur : le petit homme la vit de derrière la vitre et l’appela. Louise entra dans la boutique et le nain, avec son rire méchant sur les lèvres, prit le jouet et le lui tendit : « la larme de ta mère m’est parvenue. Si tu en veux d’autres, tu sauras désormais comment t’y prendre ».

Elle se saisit du jouet et, pour une seconde, oublia comment elle l’avait payé et courut à la maison en le serrant contre elle, toute heureuse. Mais son bonheur s’était déjà envolé. Bien vite, Louise s’aperçut que le jouet ne donnait plus aucune joie : il était toujours beau, très beau, mais pour elle, ce n’était qu’un morceau de bois. L’enfant sentait comme un poids sur sa conscience, une tristesse qui augmentait de jour en jour, le remords sournois pour la larme volée.

Un soir, le cœur gros, elle prit le jouet et courut à la boutique ; l’étrange per­sonnage sortit rapidement de la porte dérobée et s’enquit : « Qu’y a-t-il ? Je ne veux plus de ce jouet, reprends-le, rends-moi la larme de ma mère !

Le vieillard secoua la tête, sans cesser de sourire : « Tu veux une chose difficile. Très difficile ! La larme de ta maman vaut bien plus que ce jouet – Dis-moi alors, ce que je dois faire ? – Je ferai n’importe quoi. – Pour reprendre la larme, tu devras me donner en échange beaucoup de tes larmes à toi, petite. – C’est le seul échange possible. Reviens quand tu les auras ». II disparut derrière la porte dérobée.

Louise sortit lentement de la boutique, rentra à la maison. Elle alla demander pardon à sa mère et, blottie contre elle, elle versa les nombreuses larmes du repentir qui devaient effacer la seule larme de sa maman.

C’était le soir de Noël. Dans la crèche, l’enfant Jésus lui souriait.

 

Conte publié dans La Manche Libre du 27 décembre 2014, illustrations de Martine Delerm.

 

 

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