LE TEMPS, L’ETERNITE, L’INSTANT

Le temps, au sens chronologique de la durée, semble s’imposer à nous. Toute la vie se déroule, de la naissance à la mort, dans la répétition des jours et des années, suivant une flèche du temps absolument irréversible sur laquelle nous n’avons pas prise. Nous aimerions connaître la nature du temps, de cette succession d’instants de conscience fugaces que nous appelons le présent. Saint Augustin(1) se demandait : « Qu’est-ce donc que le temps ? Quand personne ne me le demande, je le sais ; dès qu’il s’agit de l’expliquer, je ne le sais plus.» (Confessions XI, 14,17).

 Nous vivons le temps en association avec nos états émotifs et nos interrogations existentielles : il manque dans nos urgences et paraît très long dans l’ennui, intense dans le bonheur et vide dans la solitude, plein de promesses dans l’attente et si irréversible dans le malheur. Passe-t-il vraiment plus vite quand les années s’accumulent ? A-t-il commencé avec notre existence et trouvera-t-il son terme avec elle ?

Le sens commun le considère comme un absolu, comme une réalité extérieure à nous, incontournable, quantifiable, mesurable, décliné en passé, présent et avenir. La science pendant longtemps l’a considéré comme tel. C’est au début du 20ème siècle qu’Einstein a fait bouger les esprits, en montrant que le temps forme un couple indissociable avec l’espace : l’espace-temps, malléable et aux propriétés surprenantes quant au synchronisme des évènements(2). Le temps n’est donc pas un absolu. C’est la vitesse de la lumière(3) qui est une constante cosmique. Nous devrions d’ailleurs faire référence à la vitesse plutôt qu’au temps. Mesurer le temps, n’est-ce pas seulement quantifier la vitesse d’un « mouvement », le déplacement relatif d’un objet par rapport à un autre, par exemple les aiguilles de l’horloge par rapport à son cadran ?

Si le temps est une réalité pratique pour nous, a-t-il une réalité en soi ? Kant, philosophe du 18ème siècle, considérait temps et espace comme inséparables de la sensibilité de l’être, là où prennent naissance les « formes » des objets de la réalité quotidienne. Aujourd’hui, cette idée a fait son chemin. La plupart des philosophes et beaucoup de scientifiques considèrent la réalité comme de nature phénoménale, émergeant des mécanismes mêmes de la prise de conscience. Le temps, qui en fait partie, relèverait d’une sorte de sixième sens.

Le temps, qualitativement et quantitativement, n’aurait donc pas d’existence en dehors de notre conscience. Voilà qui paraît déroutant, mais c’est souvent le cas, lorsque la compréhension progresse. Il y a d’ailleurs une autre considération à ajouter : la conscience humaine a des émergences plus subtiles encore que celles liées aux cinq sens et à la durée. Bien que surprenant, une partie de notre conscience fonctionne hors du temps et opère dans l’éternité de l’être.

Saint Augustin, théologien et philosophe, s’est intéressé à la nature du temps et a expérimenté, comme mystique, la conscience hors du temps. Pour lui, seul l’esprit est capable de mesurer, c’est dans l’esprit que le temps est mesuré et puisque l’esprit est infini, l’homme peut faire l’expérience de l’éternité dans le temps. En d’autres termes, la conscience humaine opère, en permanence, une subtile fusion du fini et de l’infini, du temporel et de l’éternel.

Cela ne peut être perçu que par une très grande attention à soi-même, aux états intérieurs et plus particulièrement par la focalisation de la pensée là où se rejoignent perception d’être et perception du temps, c’est-à-dire dans l’instant de conscience, pleinement vécu.

Ainsi, malgré son évanescence, l’instant présent peut nous apporter plénitude et sentiment d’éternité.

 

1 – Saint Augustin, évêque d’Hippone (actuelle Annaba, Algérie), vécut de 354 à 430.

2 – Les variations relatives du temps, bien que mesurables à notre échelle, sont imperceptibles dans la vie ordinaire.

3 – Environ 300 000 kilomètres par seconde.

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