Si la place des Vosges m’était contée

Inaugurée solennellement le 5 avril 1612, la place des Vosges nous raconte : «  Avant de parler de ma construction, vieille de quatre cents ans, il vous faut mesurer l’étendue des destructions à Paris à la fin du XVIe siècle. Depuis le début des Guerres de Religion (1562), la capitale est le théâtre de bien des affrontements entre catholiques et huguenots (protestants). Finalement, Henri III décide de se réconcilier avec Henri de Navarre, protestant mais héritier du trône et ensemble, le 26 juillet 1589, ils assiègent Paris. Six jours plus tard, le poignard du fanatique Jacques Clément met fin à la dynastie des Valois faisant place à celle des Bourbon avec Henri IV. Mais celui-ci n’est pas accueilli par les habituels « Vive le roi » et il lui faut conquérir peu à peu son royaume. L’opposition entre catholiques et protestants est toujours vive surtout à Paris tenue par le duc de Mayenne.

Mais, « Paris vaut bien une messe » et c’est après avoir abjuré le protestantisme à Saint-Denis, le 25 juillet 1593, après son sacre à Chartres, le 27 février 1594, que le 22 mars de cette même année, Paris ouvre ses portes à notre roi. La ville est à bout de souffle, plus de mille quatre cents maisons ont été détruites dans les faubourgs ; alors, « sitôt tost qu’il fut maistre de Paris, on ne veid que maçons en besogne ». La capitale médiévale s’ouvre à l’urbanisme classique avec le projet de trois places : la mienne, la place Dauphine et celle de France qui ne verra pas le jour. Les « trois sœurs » ont en commun un plan géométrique  respectivement carré, triangulaire ou en demi-cercle. Les places ne sont pas ces carrefours de circulation que vous connaissez aujourd’hui, ce sont des espaces voués à la promenade ou à la fête, à l’écart de l’agitation urbaine et c’est pourquoi les accès en sont limités.

Pour moi, la première née, je prends le nom de Place Royale et suis établie à l’emplacement du vieux palais des Tournelles, maison royale construite à la fin du XIVe siècle ; elle était en piteux état car abandonnée depuis 1559, après la mort dramatique d’Henri II lors du tournoi qui se s’était déroulé à proximité, rue Saint-Antoine. Etablie sur plan carré  de 150 m de côté environ, j’étais à l’origine bordée au nord par une manufacture de soie, or et argent qui périclitait. Elle fut démolie afin d’harmoniser l’ensemble des pavillons en brique et pierre avec leurs toits d’ardoise. Est-ce Louis Métezeau, Jacques Androuet du Cerceau, deux architectes habituels d’Henri IV, ou l’ingénieur Claude Chastillon qui me mirent au monde ? Le mystère reste entier mais le résultat, tout le monde en convient, est superbe. Les concessions de terrains ont commencé en 1605 et grâce aux strictes servitudes imposées, mes trente-six pavillons, à deux étages sur arcades sont bien conservés. Remarquez, plus élevés que les autres, le pavillon du roi au sud et celui de la reine qui lui fait face.

Malheureusement le bon roi Henri ne m’a pas vu achevée ; le couteau de Ravaillac, le 14 mai 1610, rue de la Ferronnerie en a décidé autrement. Je serai inaugurée les 5, 6, 7 avril 1612 à l’occasion des fiançailles de son fils Louis XIII avec Anne d’Autriche et de sa fille Elisabeth avec l’infant d’Espagne, le futur Philippe IV. Inutile de vous dire qu’il n’y eut pas de tournoi mais une suite de ballets de treize mille cavaliers qui évoluèrent devant dix mille spectateurs au son des canons de la Bastille et de cent cinquante musiciens. Le soir, une grande retraite aux flambeaux prolongea la fête dans les rues de Paris tandis qu’éclatait un super feu d’artifice de quatre mille fusées tiré de la Bastille. Quelle apothéose !

La statue équestre de Louis XIII, au centre de mon jardin, est le pastiche XIXe de celle érigée par les soins du cardinal de Richelieu en 1639. La Révolution, qui l’avait fait fondre, changea aussi mon nom ; je pris celui des « Vosges » afin d’honorer le département qui avait été le premier à payer l’impôt.

D’un nom à l’autre je fus et je reste, le séjour en vogue d’hommes et de femmes célèbres ; et de cela j’en remercie chaque jour notre bon roi que peut-être vous ne connaissiez que par la « poule au pot » !

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