Les migrants, c’est des gens !

Cet été, j’ai accompagné ma nièce de 2 ans à la mer. C’était sa première fois. Arrivée sur la plage, elle a regardé la mer, masse énorme bleu-gris toujours en mouvement, qui avance et qui recule. Elle a eu peur. Guidée par ma main, elle a mis les pieds dans les premières vaguelettes et m’a regardé avec un sourire lumineux : « la mer, c’est de l’eau ! ». Elle n’a pas peur de l’eau à la maison, elle s’est mise à jouer.

Dans les médias, on parle souvent de vague migratoire, de marée humaine, de flot ininterrompu de migrants, pour arriver logiquement à la crainte d’être submergé. En écoutant les informations, les migrants, ça fait peur, j’avais peur aussi. Et puis, j’ai eu l’occasion d’être guidée par une intervenante auprès des migrants du CHU (Centre d’Hébergement d’Urgence) de Mézy. Comme la fillette qui met ses pieds dans les vaguelettes et non dans les gros rouleaux de l’Atlantique, j’ai fait connaissance avec une dizaine de personnes hébergées à Mézy, dans un centre de cent-dix places maximum pour hommes. Lors de cette entrevue, je me suis dit, « les migrants, c’est des gens ! ». Et j’aime parler avec des personnes, on peut communiquer et échanger.

Les premiers contacts sont surtout visuels ; les peurs, des deux côtés. Eux, rencontrent encore une nouvelle tête qui représente la France et par ricochet l’administration qui va statuer sur leur sort ; nous, nous aimerions bien venir à leur rencontre mais on ne sait pas trop comment, on ne parle même pas la même langue, on se sent complètement démuni. On se lance alors dans un premier sourire qui est vite réciproque, le sourire n’a pas besoin de mots pour être compris. Le deuxième contact a été l’échange des prénoms. Un prénom, c’est très personnel, c’est donné et utilisé par leur famille, souvent aimante et chaleureuse. Ils viennent en cours pour apprendre encore une nouvelle langue, le français. A Mézy, ce sont des jeunes hommes qui parlent déjà pour la plupart, trois à six langues ou dialectes.

Ces hommes sont des « winners », par opposition au terme « looser » employé couramment en français. Ceux qui sont au CHU de Mézy, comme tous ceux qui sont arrivés en Europe, sont des Hommes qui ont survécu à tout. Quand ils racontent leur histoire, on prend conscience que leur départ est réfléchi. Il est toujours guidé par une extrême nécessité, une menace de mort ou un ressenti de menace de mort. Souvent, ils essayent de rester proches de leur famille, de se cacher, de ne s’éloigner qu’un peu (pays voisin, région voisine) dans l’espoir de revenir chez eux, dans leur famille, avec leurs coutumes. Ceux qui partent le font la « trouille » au ventre mais ils sont face à un dilemme qui peut se résumer à ceci : mort immédiate, ou faible chance de rester en vie en abandonnant tout d’un coup le matériel, bien sûr, mais surtout leur famille, leurs amis, leurs coutumes, leur métier, en un mot leur vie. Ceux qui partent loin traversent des pays hostiles, ou des mers meurtrières. Outre une excellente résistance physique, il leur faut de l’intelligence pratique, de l’opportunisme, de la chance aussi pour passer tous les obstacles et rester en vie. Puis ils arrivent à Paris, porte de la Chapelle, unique destination donnée par les passeurs. Ils restent dans la rue un temps variable, de quelques jours à plusieurs mois, en attendant la décision de l’Etat pour leur future orientation. Ils luttent contre le froid, la faim, le manque d’hygiène et les autres. Ils sont en France mais ils doivent encore lutter. Un jour, un bus passe et en prend cinq à dix pour les amener à Mézy. Ils arrivent maigres, sales, épuisés avec un seul bagage pas plus gros que les sacs de cours de nos chers collégiens.

Au CHU de Mézy, ils sont accueillis ; on essaye de leur parler dans leur langue, on leur explique qu’ils auront accès à un lit, à la douche et aux WC, qu’ils auront à manger mais qu’il y a des règles à respecter. Or, comme « les migrants, c’est des gens », on leur demande toujours leur avis, ils sont libres de leur décision : veulent-ils rester et accepter les règles du centre ou veulent-ils repartir ? Après deux semaines à Mézy, ils ont repris apparence humaine. Souvent propres, mieux habillés grâce aux dons des particuliers, mieux nourris et plus reposés, ils peuvent envisager l’apprentissage du français avec des intervenants bénévoles.

De mon côté, après un an et demi de présence régulière toutes les semaines, mes peurs se sont envolées, mes découvertes se sont multipliées, leurs progrès en français sont stupéfiants, leur sourire toujours présent est réconfortant et il me permet de relativiser ma propre vie.

Catherine Robion

Intervenante en français au centre d’hébergement de Mézy

 

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *