Abraham le juste

L’homme n’entre que progressivement dans la conscience de son être. Au cours des premiers mois de vie se met en place la conscience sensorielle, complétée pendant l’enfance par l’apprentissage du langage et le développement d’une forme intellectuelle de conscience dont le langage dépend. Mais les sens et l’intellect sont marqués par les limitations de l’être physique. Le récit biblique concernant Abraham nous éclaire sur le développement d’une autre conscience, celle-ci illimitée, qui est subtilement à l’œuvre en nous et nous relie au divin.

 

Le récit de la vie d’Abram, devenu plus tard Abraham, commence au chapitre 12 de la Genèse, le premier livre de la Bible. Le texte, qui n’a pas de visée historique, le fait naître à Ur en Chaldée (actuellement Tell al-Muqayyar au sud de l’Irak), puis migrer vers Harran (au sud de la Turquie), important carrefour caravanier à l’époque, et descendre ensuite vers Canaan (la Palestine actuelle) avec des allers-retours en l’Egypte. Abraham est présenté comme un très riche éleveur nomade, mais aussi par moment comme un chef guerrier. Le récit reflète la vie et les mœurs des clans nomades de l’époque, leurs luttes avec les populations sédentaires pour l’accès à l’eau et aux pâturages, leurs solidarités claniques, leurs croyances religieuses.

Le texte biblique s’appuie sur les traditions très anciennes des tribus d’Israël et relate leur origine plus ou moins légendaire. Si ce texte nous paraît important aujourd’hui, ce n’est pas pour la pertinence historique de ces traditions mais pour la réflexion qu’il contient sur la démarche spirituelle. Ce texte est allégorique et nous parle de la foi et du Juste.

 

Il joue sur une antithèse fondamentale :

  • d’une part Abram, son ascendance, sa parentèle, hommes des villes, sédentaires, adorant le dieu-lune : Sin et sans doute des dieux domestiques. C’est le symbole de l’homme dans son existence ordinaire (comprenons : attaché à la matérialité sensorielle, acceptant les limites mais aussi le confort d’un cadre de vie bien connu, de croyances en phase avec l’environnement social, etc.).

  • d’autre part Abraham et sa descendance, visités par Dieu, invités à quitter à jamais ce confort (le pays, la famille, la maison) pour parcourir les grands espaces du désert et réaliser avec exactitude les demandes divines (comprenons : être en recherche, à l’écoute de ce qui relie à l’infini, à l’universel, à tout ce qui peut marquer l’émergence d’une transcendance dans la vie). C’est le symbole de l’homme qui vit dans la foi.

    Abram a connu un éveil, peut-être l’intuition que les dieux locaux n’étaient que des idoles faites par l’homme et que le dieu véritable, la Toute-Puissance source de bénédictions et de malédictions (en langage biblique), était immatériel (au contraire des idoles), mais proche de lui, capable d’indiquer sa volonté à travers les songes, les états extatiques atteints dans les rituels d’offrande, les évènements favorables ou défavorables, etc.

    C’est à cette Toute-Puissance, appelée Yahvé dans la Bible, qu’Abraham soumet sa volonté. Il lui donne sa confiance, la considérant comme son « bouclier » (son protecteur), mais aussi un ami bienveillant à qui il rappelle ses étonnantes promesses jusqu’à leur réalisation. Yahvé est non seulement le Tout-Puissant, mais aussi le Vivant et le Bienfaiteur.

    C’est sur la base de cette fidélité que Yahvé, symboliquement, change son nom d’Abram en Abraham. Nous comprenons que la démarche de foi aboutit à une complète transformation de la personnalité. Saint Paul utilisera, bien plus tard, l’expression : homme nouveau (en opposition au vieil homme).

    Cette longue et difficile errance dans le désert (nous comprenons : la voie spirituelle si étrange pour le néophyte) est semée d’épreuves, certaines redoutables. Yahvé demande à Abraham de lui sacrifier son fils, comme hommage suprême (une pratique magique qu’on retrouve en d’autres endroits dans la Bible). Or c’est un fils unique et sa mort compromettra totalement la promesse de descendance. Cet ordre divin semble incohérent. Nous comprenons que le sentier de la foi inclut des passages ténébreux, des pertes momentanées de repères que les mystiques occidentaux appelleront « la nuit obscure de l’âme » et qui sont des étapes de purification et d’ajustement.

Qui est Juste ? Celui qui est équitable et fait preuve de bienveillance active envers son prochain ? La vie d’Abraham nous indique qu’est Juste, au sens plénier, celui qui pratique l’équité comme attachée à la Loi divine, comme marque de fidélité et d’amour envers Dieu, comme « ajustement à Dieu ».

 

 » Certes, rien de ce qui est humain n’est parfait. Mais sont tenus pour Justes […], les hommes qui sincèrement avouent leur totale dépendance à l’égard de Dieu, cherchent à connaître ce que Dieu attend d’eux, et s’appliquent résolument à penser et agir selon ce qu’ils en savent (Dictionnaire de la Bible). »

 

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