Etty Hillesum, 1914-1943, une vie bouleversée

« Je ne vois pas d’autre issue que chacun de nous fasse un retour sur lui-même et extirpe et anéantisse en lui tout ce qu’il croit devoir anéantir chez les autres. Et soyons bien convaincus que le moindre atome de haine que nous ajoutons à ce monde nous le rend plus inhospitalier qu’il ne l’est déjà. » Voilà ce qu’écrivit Etty Hillesum, figure fulgurante de la spiritualité du XXe siècle. Jeune femme juive néerlandaise, elle a laissé un journal intime et des lettres d’une profondeur exceptionnelle, écrits entre 1941 et 1943, en plein cœur de l’occupation nazie.

Voici les grandes étapes de sa vie, qui est avant tout un cheminement intérieur.

Une jeunesse intellectuelle et libre

Etty naît en 1914 aux Pays-Bas, dans une famille juive laïque, d’un père hollandais, docteur en lettres et d’une mère russe exilée pour fuir les pogroms ; elle hérite la curiosité intellectuelle de son père (Levi) et le caractère passionné de sa mère (Rebecca). Ses deux jeunes frères se destinent à devenir pianiste et médecin. De son côté, sans passion, elle se lance dans des études de droit. Militante, elle noue des amitiés très fortes dans des groupes antifascistes. Cependant, elle souffre au début de sa vie d’une grande instabilité émotionnelle et de tensions intérieures qu’elle appelle son « chaos ».

La rencontre décisive avec Julius Spier

Redoutant de sombrer dans la schizophrénie comme son frère Mischa, elle rencontre en 1941 Julius Spier, psychologue élève de Jung, dont elle devient la patiente, la secrétaire puis l’amante. Il l’aide à apprivoiser sa sensibilité et la guide aussi dans son cheminement vers la paix intérieure.

Le Journal et l’éveil spirituel

Sur les conseils de Spier, elle commence à écrire son journal pour « ordonner » son monde intérieur ; on y lit l’éclosion d’une spiritualité originale, nourrie de sa lecture assidue de la Bible, notamment saint Matthieu et aussi d’auteurs comme Rilke, Dostoïevski, saint Augustin. À travers cette thérapie, elle découvre la prière et une forme de divinité intérieure. Elle ne se convertit pas à une religion précise mais veut développer une relation intime avec ce qu’elle appelle « Dieu » au plus profond d’elle-même, « la couche la plus profonde et la plus riche en moi où je me recueille ». Dans cette couche, elle s’enracine ; avec ce Dieu, elle converse, l’expérimentant comme source et le prenant pour confident.

La résistance spirituelle face à l’horreur

Quand le système concentrationnaire se met en place, Etty est résolue à partager le « destin de masse » du peuple juif. Puisque les nazis ont fixé le nombre de juifs à envoyer dans les camps et que sa vie n’est pas supérieure à une autre, elle estime ne pas devoir se soustraire à la déportation, mais se rendre utile aux autres le plus longtemps possible. Sa philosophie repose sur deux piliers :

  • le refus de la haine : elle refuse de céder à la haine des oppresseurs estimant que cela ne ferait qu’ajouter du mal au monde,
  • la protection de « Dieu» ; elle écrit qu’elle ne demande pas à Dieu de l’aider, mais qu’elle va essayer d’aider Dieu à se rendre présent, à survivre dans le cœur des hommes, malgré la barbarie.

Westerbork et la fin

En 1942, elle travaille pour le Conseil Juif, puis choisit délibérément de se rendre au camp de transit de Westerbork pour accompagner ses semblables et poser avec amour un « baume sur tant de plaies », en apportant joie et réconfort aux prisonniers. Dans ce camp de Westerbork, puis dans le train pour Auschwitz, Etty, contemplant « la lande illuminée par le jaune des lupins en fleur », cherchera jusqu’au bout à réconforter les gens, et à faire grandir « les cieux en elle ». En septembre 1943, elle est déportée vers Auschwitz avec sa famille ; elle meurt le 30 novembre 1943, à l’âge de 29 ans.

Pourquoi son message résonne-t-il encore ?

En 1985, plus de quarante ans après la mort à Auschwitz d’Etty Hillesum, paraît son journal intime, Une vie bouleversée. On y découvre une femme habitée d’une spiritualité profonde ; la qualité littéraire du texte et la foi en l’homme toucheront des millions de lecteurs. En effet, Etty Hillesum ne se contente pas d’y décrire l’horreur, mais apporte une preuve que, même dans les circonstances les plus sombres, l’être humain peut préserver une beauté intérieure et une liberté absolue.

Le journal d’Etty nous la découvre au présent et cette présence d’Etty en son écriture nous touche infiniment plus qu’une biographie écrite au passé, en général par quelqu’un d’autre. Ce qui reste d’elle, c’est aussi quelques lettres – publiées en 1982 – brossant un tableau bouleversant de Westerbork, « foyer de souffrance juive » pris dans la boue et les barbelés, dans lequel son regard nous donne à voir des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards auxquels il ne reste rien que « la mince chemise de leur humanité ».

Par son approche universelle, Etty Hillesum montre un cœur sans frontière. Elle est une porte d’entrée à la spiritualité pour un public en recherche de sens et d’espérance ; maître de sagesse et de résistance intérieure, elle est une compagne précieuse pour un travail sur soi au quotidien.

Ce que ces textes révèlent, outre un talent littéraire certain, c’est l’évolution rapide et bouleversante d’une jeune femme sensuelle et exaltée, passant d’une existence anecdotique et chaotique à une vie intense et profonde. Etty n’a pas vécu longtemps et la part la plus riche de sa vie a été très courte. Pourtant, la profondeur atteinte est aussi vibrante et éclairante que celle qui, chez d’autres, a pris le temps de mûrir.

Petit florilège de phrases d’Etty Hillesum

« Il n’y a d’autre réponse à la terreur que d’éradiquer la haine là où elle prend naissance : dans le cœur des hommes, à commencer par le mien propre ».

« On est partout chez soi. Partout où s’étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi lorsqu’on porte tout en soi. »

« Parfois, la chose la plus importante de votre journée est le repos que vous prenez entre deux respirations profondes. »

« Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie. Je voudrais tracer ces quelques mots au pinceau, sur un grand fond de silence. »

« Il suffirait de l’existence d’un seul être humain digne de ce nom pour croire en l’homme et en l’humanité. »

Pour aller plus loin :

Une vie bouleversée suivi de Lettres de Westerbork, Points, Etty Hillesum,

Les écrits d’Etty Hillesum, journaux et lettres 1941-43 (intégralité des écrits) Seuil,

Faire la paix avec soi, 365 méditations quotidiennes, Points Sagesses,

Etty Hillesum, L’histoire de sa vie, Judith Koelemeijer Seuil, 2025.

Voir sur Arte, la série Etty, de Hagai Levi, créateur, entre autres, de BeTipul et The Affair.

Eric Le Scanff

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