Une révolution pour les téléspectateurs
Il y a près de soixante ans, la télévision française basculait vers la couleur. C’est le dimanche 1er octobre 1967, à 14 h 15 précisément que les Français assistent en direct au début de la télévision en couleur. Une révolution, même s’il faudra attendre le début des années 80 pour que la couleur se généralise.
Quatre hommes debout, l’air grave devant un sobre décor d’où émergent quelques taches plus vives, du mobilier contemporain orange et vert : telle est la première image en couleur diffusée à la télévision française du moment. Ce jour-là, Georges Gorse, ministre de l’Information, inaugure en personne le premier programme en couleur dans les studios de la jeune deuxième chaîne de l’Office de Radiodiffusion Télévision Française (ORTF) qui n’existe que depuis trois ans. La veste bleu ciel et la cravate rouge du ministre contrastent avec les costumes anthracite et les mines sombres des trois dirigeants de l’ORTF qui l’entourent. Pour ce premier jour, outre les actualités, sont programmés un reportage, le film L’eau vive tourné en couleur en Haute-Provence, des documentaires sur l’art, un dessin animé, des variétés, …
Selon les archives de l’INA (Institut National de l’Audiovisuel), le ministre ne s’adresse alors qu’à une poignée de téléspectateurs, disposant d’un de ces nouveaux postes équipés du système français de diffusion en couleur, SECAM. L’immense majorité des huit millions de téléviseurs en France est en noir et blanc : seuls mille-cinq-cents postes sont en couleur. Mais tous ceux qui rêvaient pour leur dimanche après-midi de voir la vie en rose, ont déchanté en apprenant le prix (trois fois plus élevé que le noir et blanc) de ces nouveaux postes vendus 5 000 francs minimum coût très élevé pour l’époque).
Malgré tout, le succès est complet tant sur le plan technique que sur celui de la curiosité populaire. On n’avait jamais vu tant de monde dans les locaux de la maison de l’ORTF où huit récepteurs étaient installés à l’attention du public. Progressivement, la couleur va s’imposer sur le petit écran et personne ne s’attend à un accroissement rapide du nombre de ces privilégiés.
Trois ans après son lancement, le nombre de récepteurs couleur plafonne autour de 50 000, pour un parc total de 10 millions de téléviseurs. La troisième chaîne française sera diffusée en couleur dès sa création fin 1972. Il faudra attendre la fin des années 70 et le début des années 80 pour que la première chaîne (devenue TF1 en 1975) se convertisse à la couleur après la modernisation par étape de son réseau d’émetteurs.
La transformation de l’écran ne s’est pas faite sur un coup de baguette magique.
L’idée de diffuser des images en couleur remonte aux années 1940 mais ce n’est qu’au début des années 50 que des expérimentations concrètes voient le jour. De très nombreux pays se lancent dans la recherche de ce nouveau concept. De leur côté, les États-Unis exploitent leur propre technologie appelée NTSC (National Télévision System Committee). Mais celui-ci est de qualité médiocre due à l’instabilité des couleurs sur les écrans.
Un ingénieur français Henri de France met au point en 1956 un procédé plus stable, le système SECAM (Séquentiel couleur à mémoire) tandis que le groupe allemand Téléfunken développe son propre standard PAL, dérivé du système américain.
Sans qu’il y paraisse, l’arrivée de la couleur représente un enjeu industriel et diplomatique pour la France du général de Gaulle. La diplomatie gaullienne va faire de l’exploitation de cette technologie française un de ses chevaux de bataille. La norme SECAM est adoptée par l’URSS ; en octobre 1967, les premières diffusions d’images en couleurs se font d’ailleurs simultanément à Paris et à Moscou. Mais elle échoue à s’imposer en Europe de l’ouest où le système PAL (Phase Alternating Line) se répand partout. L’isolement de la norme française prendra fin avec l’arrivée d’appareils compatibles PAL/SECAM dans les années 80.
Malgré des débuts modestes, cet évènement marque le lancement d’une ère nouvelle. Les premières émissions sont principalement des programmes culturels et des documentaires, conçus pour exploiter pleinement la richesse visuelle du SECAM. La couleur a profondément transformé l’expérience des téléspectateurs, rendant les émissions plus captivantes et immersives avec une attention accrue aux décors, costumes, mises en scène, matchs sportifs, évènements planétaires, …
Geneviève Forget

